Pierre Penisson

composition - arrangement - théorie

Les conservatoires, les mairies, l’Éducation nationale, c’est compliqué…

De nombreux conservatoires à rayonnement départemental et régional sont aujourd’hui confrontés à des difficultés. Celles-ci peuvent se manifester par la dégradation des dispositifs à classes à horaires aménagées (le changement de projet, d’établissement scolaire, d’emploi du temps, ou même leur disparition dans certains cas), le recul du recrutement, la baisse du niveau artistique. Ces situations entraînent bien souvent des conflits dans lesquels les anathèmes idéologiques sont lancés de part et d’autre depuis des camps retranchés. Les professeurs de conservatoire accusent l’éducation nationale d’obsession égalitaire et les mairies de clientélisme. Tandis qu’à l’inverse, ils sont eux-mêmes qualifiés d’élitistes portés sur l’entre-soi.

Je ne nie pas que des enjeux idéologiques existent bel et bien, mais j’ai la conviction que le plus important est un triple bouleversement politique, administratif et sociologique.

À qui incombe la mission de l'enseignement artistique spécialisé ?

Comme chacun sait, les conservatoires français ont été construits comme des antennes du conservatoire de Paris. Ils forment donc une institution on ne peut plus étatique. Dans le cadre de la décentralisation, on peut parler à leur propos de service déconcentré de l’État. Ils incombent à la responsabilité financière et administrative des collectivités territoriales (principalement les mairies), mais leur certification et celle des diplômes qu’ils délivrent sont produites par le ministère de la culture.

Aujourd’hui, les conservatoires sont donc à la fois des services publics locaux au service des politiques territoriales décidées principalement par les mairies — qui sont les plus gros contributeurs financiers — et des services déconcentrés de l’État assurant un enseignement dont le contenu et les exigences sont définis par le ministère de la culture (via le schéma national d’orientation pédagogique et la qualification des enseignants) et délivrant des diplômes nationaux (dès que le diplôme national fera l’objet de décrets d’application).

Historiquement, le caractère national des conservatoires était préservé par l’État au moyen d’une carotte, sa participation au financement, et d’un bâton, l’attribution du label de rayonnement département ou régional avec un contrôle régulier mené par des inspecteurs du ministère. Aujourd’hui, le financement de l’État ne concerne plus les établissements mais des dispositifs au sein de ceux-ci : l’éducation artistique et culturelle (EAC) et les classes préparatoires à l’enseignement supérieur (CPES). L’un et l’autre de ces financements sont consacrés à une extrémité de la mission des conservatoires. Les EAC sont destinés aux élèves qui n’ont pas encore intégré les cursus et les CPES à ceux qui ont atteint le plus haut niveau et s’apprêtent à poursuivre leur apprentissage en CNSM ou en pôle supérieur. Pour l’État, financer les EAC relève d'une logique saugrenue car il s’agit d’une politique locale à laquelle le maire est de toute façon encouragé par son mandat politique. Seul reste donc, pour justifier de la mission de service déconcentré de l’État, le financement des CPES —désormais conditionnel et détaché du label CRD/CRR, ce qui explique la difficile situation des conservatoires qui n’en remplissent pas les conditions ou n’ont pas déposé de dossier, peinant ainsi à justifier auprès de leur mairie de tutelle le financement de ces missions.

En effet, le rapport entre coût et efficacité politique de l’enseignement artistique spécialisé est bien plus mauvais que l’éducation artistique et culturelle pour un maire et ce fossé s’aggrave avec l’élévation du niveau. Les EAC sont des dispositifs légers en temps pédagogique et recourent au travail collectif, tandis que l’enseignement artistique spécialisé repose en grande partie sur le cours individuel et le volume pédagogique va croissant avec la progression du niveau. Un élève de cycle spécialisé ou a fortiori de CPES est donc le pire investissement pour une mairie : il est rare, il coûte cher, et sa famille habite plus souvent hors de la ville, raison pour laquelle le financement de l’État est essentiel.

Les rapports avec l'Éducation nationale

Concernant les classes à horaires aménagées et les rapports que les conservatoires entretiennent avec l’Éducation nationale, il faut être conscient de l’évolution récente du profil sociologique des centres-ville dans lesquels sont implantés les conservatoires et les établissements scolaires qui accueillent les CHA. La hausse exponentielle des prix de l’immobilier de centre-ville depuis quelques décennies en a profondément changé le visage. Ceux-ci se sont vidés de leurs familles. Ne restent que les foyers les plus aisés qui sont également les plus âgés. Les enfants ont donc déserté les centres-ville. Ce fait est très bien documenté à Paris, mais l’effet existe dans toutes les métropoles et villes moyennes. Il suffit pour le comprendre d’ouvrir les yeux et d’observer le nombre d’opticiens présents en centre-ville.

L’Éducation nationale, en toute logique, redistribue donc ses établissements en périphérie, là où se trouve le plus grand nombre de familles désormais. Ce bouleversement sociologique et géographique massif s’accompagne de problèmes dans ces établissements où la mixité sociale est beaucoup plus importante. En toute logique là encore, l’Éducation nationale cherche donc à y déplacer ses dispositifs particuliers, car c’est là que se trouve le plus grand nombre d’élèves et que se concentrent ses difficultés qui sont, on le sait, très grandes.

Les conservatoires installés en centre-ville résistent nécessairement à l’éloignement des établissements scolaires partenaires à cause des difficultés logistiques qu’il entraîne. L’Éducation nationale ne voit à travers ses résistances que de bas instincts de préservation d’un confort de fonctionnement. Et la mairie qui ne se sent pas vraiment concernée par tout ce remue-ménage se dit au passage que ça l’arrangerait bien que les classes à horaires aménagées touchent une population plus locale et susceptible de voter pour elle.

Tout le monde semble donc se liguer contre le conservatoire qui lui-même se sent assiégé. Mais il faudra bien trouver une réponse à cette situation.

Faut-il réquisitionner les logements de centre-ville et les mettre à disposition des familles ?

Faut-il déménager les conservatoires hors des centres-ville, là où se trouvent les familles ?

Comment faire vivre des institutions comme les conservatoires si leur public s’éloigne ?

On voit bien que ces déséquilibres vont se prolonger pendant des décennies et qu’aucune solution durable ne sera trouvée durant ce temps. Il faut être conscient également que l’élément le plus fragile de ce jeu à trois est le conservatoire. C’est lui qui y perdra le plus. Préserver notre métier d’enseignement artistique c’est donc à mon sens comprendre le problème plutôt que de se faire des ennemis. Un luxe que nous ne pouvons pas nous permettre.

Les interlocuteurs

Quels arguments développer face à une mairie ?

D’abord, il manque aux mairies de France une certaine culture de ce qu’est un conservatoire, un outil optimisé pour l’enseignement artistique spécialisé. Changer la destination de cet outil est long, coûteux et très inefficace. Autrement dit, le mandat de six ans d’un maire est beaucoup trop court pour profiter d’un tel chantier, et dans l’intervalle, le service fonctionnera très mal. C’est donc un gâchis politique qui lui coûtera des électeurs plutôt que de lui en apporter. Néanmoins, comprendre les enjeux locaux d’une mairie et y répondre est tout aussi crucial et un conservatoire se doit de le faire s’il veut survivre.

Ensuite, l’État, grand absent de ce trio, n’a pas complètement disparu. Obtenir des CPES reste la principale caution étatique pour un conservatoire qui en remplit les conditions. Ce dispositif est le meilleur moyen de faire valoir cette double identité du conservatoire à rayonnement départemental ou régional de service public local et déconcentré.

Face à l’Éducation nationale, il est important de faire valoir les conditions d’apprentissage des élèves et surtout le but fixé. Car là encore, il est probable qu’un certain défaut de culture soit à l’origine de beaucoup d’incompréhensions. Je ne suis pas sûr que les classes de sport étude subissent les mêmes périls que les classes CHA. J’ai même pu constater le contraire. Malheureusement, si le commun des mortels se fait une bonne idée de ce qu’est un sportif, du niveau d’exigence requis et des efforts qu’il a consacrés à sa discipline, je crains qu’il ne voie parmi les musiciens que des amateurs s’adonnant aux arts libéraux dans le plus grand dilettantisme. Il est crucial de faire comprendre qu’un musicien de haut niveau, diplômé d’un établissement supérieur, n’a pas grand-chose à envier à un participant aux championnats de France en termes d’efforts, de talent, de travail et d’abnégation et qu’une classe à horaires aménagés n’est pas un luxe de nantis, mais bien une nécessité.

12 décembre 2023