Pierre Pénisson

Composition, Arrangement, Théorie

VII. Le post-romantisme,
fin de l’hégémonie du Ve degré

César Franck
César Franck (1822-1890), carte postale de 1910

On a vu l’importance prise par l’écriture fonctionnelle tonale dans l’histoire de la musique. Celle-ci a accompagné son très fort développement au cours de XVIIe, XVIIIe et début du XIXe siècle. La musique fonctionnelle tonale a montré l’exemple, pour la première fois dans l’histoire européenne, d’une systématisation de l’écriture musicale qui rend possible la création d’œuvres de grandes dimensions aux formes complexes et raffinées, le développement de la musique purement instrumentale dans des proportions inconnues jusqu’alors. On distingue déjà trois périodes stylistiques — le baroque, le classique et le romantisme — durant lesquelles les compositeurs utilisent cette théorie. Déjà à cette époque, la musique fonctionnelle tonale commence à s’étendre dans le monde entier, accompagnant les colonisations européennes et donnant lieu aux premiers métissages musicaux.

Cependant, les compositeurs actifs pendant la deuxième moitié du XIXe siècle chercheront à s’émanciper progressivement de cette théorie fonctionnelle tonale. Petit à petit, celle-ci est vécue comme un carcan. À cette époque, on trouvera des compositeurs conservateurs qui cultivent un respect sans faille pour la théorie fonctionnelle tonale. Ce seront pour beaucoup des compositeurs d’opéra, certains tomberont dans l’académisme. D’autres au contraire explorent de nouvelles façons de composer et ouvrent un nouveau pan de l’histoire de la musique: le post-romantisme, période qui fera la transition entre le romantisme et le modernisme. À partir de cette époque, il devient périlleux de généraliser les procédés d’écriture musicale, mais on peut s’attacher à comprendre la démarche de certains de ses représentants. Une des voies explorées a été la substitution de la dominante par un autre degré. Pour le dire autrement, les compositeurs ont cherché à conserver le langage tonal dans ce qu’il avait de plus profond: la bipolarisation. En effet, on peut réduire la musique tonale, particulièrement dans sa formalisation romantique, à l’opposition dominante tonique. La substitution du Ve degré comme fonction de dominante a été un vaste terrain d’expérimentations. Brahms par exemple, utilise un accord de septième diminuée chiffré +4/b3 avant le premier degré à l’état fondamental dans certaines de ses cadences. Cette septième, si elle a une incontestable fonction de dominante, possède toutefois un parfum de IVe degré à cause de sa présentation spécifique avec 7e à la basse.

On en a un bel exemple dans le premier Klavierstücke Op. 118:

Brahms. Op. 118.1

On retrouve bien mesure 37 et 38 la septième diminuée dans sa présentation ambiguë avec la septième à la basse qui tient lieu de dominante pour la cadence parfaite.

On peut schématiquement évoquer deux post-romantismes: le post-romantisme allemand et le post-romantisme français. Le post-romantisme allemand est marqué par la volonté de continuité esthétique et de rupture syntaxique. Les compositeurs conservent le paradigme romantique expressif et pathétique. Ils abandonnent progressivement le langage tonal et s’engage dans un une écriture de plus en plus chromatique pour poursuivre la quête esthétique de leurs prédécesseurs. Le post-romantisme français est au contraire à la recherche de nouveaux horizons esthétiques dans une certaine continuité syntaxique. Les compositeurs français ont été, pendant le XIXe et le début du XXe siècle, à l’origine de nombreuses recherches sur la musique ancienne et les musiques “exotiques”. L’Espagne a été une source d’inspiration stylistique très importante pendant cette période et à travers elle Cuba. Les recherches sur le plain-chant ont renouvelé l’esthétique musicale en lui donnant d’autres enjeux que ceux du Romantisme.

Suppression de la dominante

Une des façons de faire, particulièrement présentes dans la musique française de la fin du XIXe siècle est de supprimer simplement la dominante dans l’enchaînement habituel: préparation à la dominante - dominante - tonique. On passe alors directement de l’accord de préparation à la dominante à la tonique.